mercredi, 07 mai 2008

Sans titre de gloire ni décoration

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Il faut ouvrir nos âmes pour qu’elles s’imprègnent des couleurs du monde. Il faut préférer à la foule chantant le bras levé, un enfant dormant les poings fermés. Il faut faire de nos ennemis les alliés de demain en reniant le mépris en tendant les deux mains. Il faut perdre le temps de regarder, de contempler, laisser aux saisons le loisir d’exister. Il faut réhabiliter la lenteur, le droit au retard, revendiquer la possibilité du décalage. Il faut dans le présent chercher la réponse de demain. Il faut voir avec nos mains, nos oreilles, retrouver les instincts. Il faut faire la nique à la camarde. Il faut laisser agir le hasard, il faut laisser agir les regards. Il faut passer sous les ponts comme l’eau et remonter le temps, pour retrouver les petits ruisseaux qui forment les torrents. Il faut laisser aux ciels torpides les oiseaux s’envoler dans des silences de coton. Il faut chercher, dans les nervures des feuilles d’automne, à lire des lignes de vie. Il faut dans le crépuscule de l’hiver voir l’aube du printemps. Il faut savoir être ironique sans être persifleur tout le temps, se moquer sans railler. Il faut écouter la ville et la sentir palpiter, s’en faire une amie et la respirer. Il faut chanceler de bonheur aux échos de SA voix au bout du fil, être dans tous ses états. Il faut savoir détester, crier s’emporter et rire aux éclats de sa stupidité. Il faut imaginer, rêver, croire et tomber sans craindre de ne pouvoir se relever. Et croire encore. Il faut jouer avec les cartes qu’on a en mains, même si ce n’est pas un brelan d’as, ni une paire ni un carré. Il faut mettre le feu aux idées pour en faire des pensées. Il faut, au fond du puits, mettre des lunettes noires pour ne pas avoir peur et y voir clair. Il faut, en pleine lumière, faire face au soleil sans se brûler les yeux. Il faut humblement reconnaître son mérite. Il faut avec fierté exhiber ses faiblesses. Il faut tirer le rideau sur les mauvais souvenirs et se souvenir des après-midi rideaux tirés. Il faut pleurer quand on est triste sans craindre d’être jugé.


Il faut, il faudrait.

 

Michèle Menesclou

mardi, 15 avril 2008

Un pain d'enfance

 

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Si l’homme était un aliment, il serait le pain. Je suis issue d’une longue lignée d’adorateurs du pain. Lorsque j’étais enfant, s’il n’y avait pas de pain à table, le repas était morose, d’ailleurs, je ne me souviens pas qu’il n’y ait jamais eu de pain. On en achetait deux, un qu’on était sûr de grignoter en le rapportant de chez le boulanger et l’autre qui devait trôner à table. On dit « le pain », mais il y a tellement de différentes sortes de pain. J’avoue que nous avions une préférence très nette pour la baguette parisienne que papa nous rapportait parfois lorsqu’il revenait du travail, notre banlieusard de boulanger ne savait faire que du gros pain honnête et roboratif. Je ne dirai pas la couleur blonde de la croûte, le croustillant, la mie comme une chaire tendre et salée, je ne dirai pas le bien-être provoqué par la satiété à chaque bouchée. Le pain remplit, il emplit l’estomac et diffuse une onde de bonheur dans tout le corps jusqu’au cœur. Chez moi et depuis très petite, j’allais acheter le pain. Maman mettait une grosse pièce de vingt centimes et une plus petite de dix dans une main : « ça c’est pour le pain », dans l’autre elle ajoutait une pièce de dix centimes et en refermant mes petits doigts elle ajoutait « et ça c’est pour toi ». Pour moi ça signifiait une friandise, une boule de coco, un malabar, un serpent de guimauve surmonté d’une vraie bague, une boîte de réglisse en poudre qui faisait tousser, des nounours en chocolat. Mais ma vraie récompense, c’était lorsque je m’asseyais au bord du soupirail, juste là devant l’antre du boulanger et que je le regardais fabriquer son pain, l’allongeant, l’effleurant de son couteau pour entailler la croûte, l’enfournant sur sa longue spatule de bois. Le pain est humain, nous le mangeons comme un frère bienfaisant.

 

samedi, 12 avril 2008

Le blues de la caissière du Franprix

 

 

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C’est samedi soir, il est 19 heures 30, le Franprix va fermer ses portes. Les derniers clients se bousculent vers les caisses, le jeune bobo, sa bouteille de rouge à la main, étiquette prestigieuse, la mère de famille qui a oublié d’acheter sa brique de lait, un pauvre type dépenaillé qui tient fermement  un saucisson d’une main et une boîte de haricots cuisinés de l’autre. Ce n’est plus l’heure des « gros caddys », ceux remplis à ras bord : les caddys de la femme pressée qui fait le plein pour sa semaine. Les attardés, ceux qui ont oublié le pain, le morceau de fromage, un tube de dentifrice, une bouteille de « Four Roses » ou les biscuits apéritifs pour les copains qui ont prévenu à la dernière minute de leur venue, ce sont eux qui font la fermeture.

Elle est derrière sa caisse, toute la journée, elle a entendu le « bip » mille fois répété de l’article passé sur le lecteur de codes barres. Sa tête résonne comme une cloche –bip, bip-  ses pieds sont gonflés à force d’être restée debout à recharger les rayons, ses yeux sont rouges sous les néons violents du plafonnier, elle en a dit des « bonjour », des « merci », elle en a fait des sourires, elle en a donné des prix, des renseignements sur la provenance des avocats, la contenance des cageots de clémentines. Elle est vidée la caissière, éreintée, elle n’a pas eu le temps de penser aujourd’hui, et c’est tant mieux !  Elle a recommencé des centaines de fois les mêmes gestes mécaniques, son esprit est resté en stand-by, ses yeux ont regardé sans voir, elle a entendu sans vraiment écouter, ses mains ont travaillé pour elle sans rien demander à personne. Ce soir elle est vidée, en retirant sa blouse ce soir elle réalise qu’elle n’a pas pensé de la journée. Pendant que Djamel baisse le rideau de fer dans un bruit d’apocalypse, sa mémoire se remet à fonctionner et son cœur se serre, ses yeux se cernent brutalement, sa bouche pâteuse réussi juste à dire : « ‘soir », elle enfile son blouson change ses ballerines pour des santiags et déguerpit.
Dehors, il fait déjà nuit et elle n’a rien vu de la journée : « tiens, il a plu », elle se dit en regardant le trottoir miroir. Il faisait déjà nuit quand elle est rentrée dans le magasin ce matin, il était 8 heures. La pellicule a défilé sans elle. Elle file comme un bas, d’un pas pressé et s’enfonce dans la bouche du métro, ça sent la pisse, la sueur, les parfums, c’est l’haleine du métro. Ça se bouscule là-dedans, ça se presse, c’est samedi soir, ça rigole, ça se palpe, ça se renifle, ça se regarde dans les portières, ça lit, calé sur les strapontins, ça met les pieds sur les banquettes, ça regarde le plan, ça évalue le nombre de stations qui restent, ça pique les porte-monnaie, ça pique un roupillon, ça fait la manche, ça fait le spectacle, ça joue de la guitare, ça chante : « Les amants de saint jean », et la rame traverse des tunnels obscurs, Dubo, Dubon, Dubonnet… Quand la lumière revient, les portes s’ouvrent et le flux se déverse et un autre paquet d’âmes apparaît. Elle a le blues la caissière du Franprix. Ce soir les métro peuvent bien caramboler, elle s’en fiche, elle a le blues la caissière du Franprix. Elle s’appuie contre le carreau crasseux et se prend à rêver, c’est pas parce qu’on n’en a pas les moyens qu’on ne peux pas rêver. Elle aimerait passer un samedi tout entier, serrée-collée contre son « petit loup », à danser en amoureux devant la fenêtre de sa chambre au dernier étage de l’immeuble miteux dans lequel elle loge. Oui, une danse en amoureux sur « How deep is the ocean », le piano leur mettrait des étoiles dans les yeux. Alors, le ciel serait bleu comme sous les tropiques, le plafonnier serait leur soleil, elle enverrait bouler la caisse, les étiquettes et le tapis roulant où se déverse toute cette nourriture qui lui file la nausée. Tout nus, ils se rouleraient sur le tapis turc et s’aimeraient tout le samedi.

Mais voilà, elle a le blues ce soir la petite caissière du Franprix ce soir et tous les autres soirs, son petit loup est parti avec une caissière plus jolie.

©Michèle Menesclou

 

dimanche, 23 mars 2008

Eternité

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Dieu regarda les hommes et s’étonna, Lui qui ne s’étonnait plus de grand-chose : « Je leur ai offert le temps et ils n’ont fait que le partager, le répartir, le diluer, le délayer jusqu’à le perdre ». Et Il s’arrêta car Il manqua de vocabulaire pour formuler Sa pensée, ce qui n’était guère courant parce que les pensées, Il les possédait toutes, quant aux mots, Il avait l’habitude de jongler avec, c’est avec eux qu’il avait créé l’univers entier.

« Je n’ai fait que séparer la nuit du jour, le jour durant entre deux couchers de soleil, eux se sont ingéniés à le couper, le recouper et le découper encore. Je leur ai donné le temps avec la promesse de l’éternité et pourtant ils courent, ils courent les hommes. Ils ne le prennent pas le temps. » 

 Il n’y avait pas vraiment de colère dans Sa voix, mais un peu de ressentiment et beaucoup d’incompréhension.

À ce moment-là, un petit angelot voletant autour du créateur lâcha un vent céleste très parfumé. « Contrôle-toi Éole, s’impatienta Dieu mi-énervé, mi-amusé, tu vois bien que je suis en pleine réflexion ! »

L’ange ajusta son aura et, un peu vexé, s’en alla voler un peu plus loin.

Satan qui ne traînait jamais bien loin de Dieu-le-Père et de ses Elohims s’approcha intrigué. Il y avait bien longtemps qu’il ne l’avait pas vu aussi songeur. « Tiens, dit-il aux diablotins qui l’accompagnaient, le Vieux radote encore ! ». Il s’approcha de quelques années-lumière pour mieux entendre.

« Moi qui ais l’éternité devant moi, reprit Dieu, tous les séraphins et autres  purs esprits qui emplissent notre Eden, savons qu’il est inutile de compter le temps

« Nous en parlons à notre aise, l’interrompit Satan à l’affût. Pour nous le temps est une notion qui se fond dans l’infini, moins on maîtrise et plus on compte. Les hommes sentent les choses leur échapper et tentent de mettre le temps en équation. ». Puis il se mit à rire, à rire à gorge diabolique déployée.

Dieu ne l’entendit pas de cette oreille et demanda :

-C’est de Moi que tu t’amuses ainsi ? 
-Je n’oserais, répondit le maître des abîmes, je ne ris pas de toi, mais des hommes, tu leur as donné le temps et moi je leur ai mis le feu aux fesses !

 

©Michèle Menesclou (Extrait de Contes-minute)

samedi, 01 mars 2008

L'extraordinaire histoire d'Augustin Pépin -Genèse d'un héros

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Augustin Pépin est né le 12 décembre 19..  à Gand en Belgique, d’un père médecin et d’une mère pianiste concertiste. Fils unique, il souffrit longtemps du peu d’attention que lui portaient ses parents. Sa grand-mère paternelle, Joséphine Pépin lui servit de confidente jusqu’à ce qu’elle décéde, il avait alors 12 ans. Il grandit seul et sans le moindre ami, si ce n’est ce chihuahua ridiculement minuscule que sa mère lui rapporta d’un voyage au Mexique et qu’elle l’obligea à nommé Émile. Augustin Pépin découvrit plus les hommes dans les livres que dans la réalité. Un précepteur se chargeait de faire son éducation. Un jeune allemand fin et timide qui influença pour longtemps ses goûts musicaux et sexuels. Ce n’est que vers 17 ans (l’âge auquel il obtint ses humanités) qu’il se frotta à la réalité et  se mêla à la plèbe : celle de l’université. L’âme humaine à grande échelle fut pour lui une révélation : sa complexité, sa diversité.

 

A 21 ans, majeur et adulte, il se fit engager comme reporter dans un journal de sa région. Ce ne fut pas sans mal, son allure d’éternel adolescent n’avait pas inspiré confiance à Jehan Bichut, rédacteur en chef du « Soir ».  Mais Augustin était un jeune homme pugnace et était décidé à exercer coûte que coûte le métier qu’il s’était choisi : journaliste. Sa soif de découverte du monde serait-t-elle un jour étanchée par l’exercice de cette profession ? Il en était persuadé. Il partit en Inde et rencontra un petit homme anorexique. Il s’avéra que sa rencontre allait être le déclencheur de sa carrière puisque son interlocuteur devait changer la face du monde : interview exclusive de Gandhi par Augustin Pépin. Cela lui valut la reconnaissance de ses pairs et surtout celle de Jehan Bichut qui l’engagea définitivement. Le jeune homme voyagea dans les régions les plus reculées de la planète et revint à chaque fois avec des documents sensationnels ne manquant pas de  marquer les esprits de ses congénères.

 

C’est à 30 ans, plus juvénile que jamais qu’il fit les rencontres qui allaient bouleverser son existence. La première s’était présentée sur quatre pattes en la « personne » d’un chien de race indéterminée pour lequel Augustin eut un vrai coup de foudre et qu’il nomma Émile, en souvenir de son petit compagnon d’enfance. Pour la deuxième, les choses avaient été moins évidentes. Il en avait rencontré des bourlingueurs, des aventuriers de toute espèce, mais le plus incroyable fut bien ce marin original et alcoolique traînant dans les bars et menant son bateau à la ruine. L’échange humain fut fabuleux : Augustin sauva le capitaine de son penchant fatal et ledit capitaine lui appris, en retour, la vie en mer, sa rudesse, la promiscuité avec des hommes bourrus et crus, chantant Valparaiso et jurant comme on respire. Les deux hommes s’étaient trouvés et n’étaient pas prêts de se séparer. Ils parcoururent le monde, du Tibet à l’Afrique et croisèrent l’existence de scientifiques, de bandits et de génies. La meilleure amie de madame Pépin mère, une cantatrice fameuse, tenta de détourner le jeune Augustin de ses penchants naturels pour les hommes, mais sans y parvenir. C’est ainsi que Pépin et le marin finirent leur vie, heureux et coupés du monde dans un château dont le capitaine avait hérité. Augustin mourut le premier à un âge fort avancé, laissant un capitaine désespéré. Du moins de mauvaises langues ont dit qu’il s’était consolé avec le majordome.

C’est ainsi que prend fin le récit de la véritable histoire d’un homme hors du commun : Augustin Pépin dit Tintin.

 

©Michèle Menesclou

 

 

samedi, 16 février 2008

Jouer

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J’ai joué à la marelle, j’ai joué au ballon, à la poupée, j’ai joué à faire la dame, j’ai joué au tourniquet et à la cage à poule, à la balle au prisonnier, j’ai joué à déclarer la guerre, à faire des colliers de marguerites, j’ai joué aux cow-boys et aux indiens, j’ai joué à loup y es-tu, à jacadi, à la belote avec mémé, aux dominos, aux petits chevaux, j’ai joué à aimé, à trahir à souffrir à soigner à perdre et à retrouver, j’ai joué ma vie en la risquant je me suis jouée de certains et d’autres m’ont joué des tours, parfois j’ai joué à quitte ou double, j’ai joué et j’ai perdu, j’ai joué souvent sur du velours, j’ai gagné parfois sans gloire et j’ai perdu aussi sans même avoir joué, et la vie très souvent s’est jouée de moi…

 

 

lundi, 17 décembre 2007

Journée d'enfance 3

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De retour dans la classe, le tableau s’est rempli, la maîtresse a effacé la phrase de morale de ce matin et a ajouté l’énoncé d’un problème traitant d’un terrain à diviser entre plusieurs héritiers. Dans le coin gauche, Madame Blond a mis la correction de la division qu’avait péniblement commencée Minette.

Elle dit : « Recopiez l’énoncé, vous ferez l’exercice en revenant de déjeuner. Lorsque vous aurez fini, je vous parlerai de quelque chose d’important. »

Des rumeurs montent. « Quelque chose d’important ! Qu’est-ce que ça peut bien être ? » On fait des supputations, on imagine des choses. Mais la maîtresse donne quelques coups de règle sur son bureau pour faire revenir le calme. Tout le monde se dépêche de recopier ce qui est au tableau. Minette a fini parmi les premières, elle lit et écrit très vite, surtout s’il y a quelque chose d’intéressant à faire ou à entendre après ! Elle regarde avec un peu d’impatience sa voisine de table, Marie-Laure n’a pas encore fini et peine à recopier les chiffres, elle lui prendrait bien son porte-plume des mains pour l’aider à terminer. Puis voilà que Danielle n’a plus d’encre. Elle lève le doigt et Madame Blond l’autorise à aller chercher la grande bouteille violette à bec verseur dans le fond de la classe. Elle remplit délicatement du liquide épais l’encrier de faïence. Tout cela prend un temps infini. Minette bout. Enfin, la maîtresse tape dans ses mains et réclame l’attention de chacune. Elle désigne la grande horloge au-dessus du tableau et dit :

—Il est bientôt 11h 30 et nous allons sortir. Mais avant, je veux vous dire ceci.

Un silence lourd de curiosité pèse sur la classe, tout est en suspension : les gestes, les respirations. Que va annoncer Madame Blond ? Elle continue :

—Dans quelques jours ce sera les vacances de Noël, et, à cette occasion, l’école organise une sortie pour toutes les classes. Vous avez du remarquer qu’un cirque s’était installé sur le grand terrain vague à l’entrée de la ville. Et bien, nous allons assister à une de ses représentations. Mais pour cela, nous avons besoin d’une petite participation financière de vos parents. Je vais donc faire passer dans les rangs des feuilles à remettre à ceux-ci et à me rendre demain au plus tard. Vous avez compris ? Celles qui ne m’auront pas rendu l’autorisation ne pourront pas assister au spectacle !

Que ne fallut-il de patience contenue pour ne pas hurler de joie à l’annonce faite par Madame Blond !!!

Minette et Jocelyne sur le chemin de la maison tenaient en main la feuille distribuée par la maîtresse comme s’il s’était agit d’un message ultra secret et important. Entre les deux doigts gantés de Minette, la feuille a failli s’échapper. « Ouf ! dit Jocelyne, encore un peu et tu ne venais pas ! »

Minette excitée comme une puce entre en trombe dans la maison. « Maman, maman, hurle-t-elle, j’ai quelque chose de très important à te dire ! Je vais aller au cirque ! Tu veux bien, hein maman ? Dis moi que tu veux bien ! »

samedi, 15 décembre 2007

Journée d'enfance 2

Journée d'enfance - Extrait 2
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On rentre en rang dans la salle de classe, mais seulement après avoir ôté son manteau, sa cagoule et son cache-nez. Les cheveux électriques collent aux joues de Minette, sa belle queue de cheval est un peu défaite. La blouse sur laquelle est brodé son nom sent bon la lessive.
On s’assoit en silence, les bras croisés, l’index posé sur la bouche pour empêcher les mots indociles d’en sortir. La maîtresse écrit au tableau une phrase enroulée en anglaises élégantes. Puis elle s’essuie les doigts pleins de craie. « Françoise va nous lire ce qui est écrit au tableau. » Et Françoise, en bonne élève, anone : « Garder un objet trouvé, c’est voler ».
Madame Blond prend sa longue règle de bois et désigne certains mots importants, elle raconte des histoires, donne des exemples, montre une gravure qu’elle a punaisée sur le support de bois du tableau : « La morale par l’exemple ». Minette écoute, déroule le film dans sa tête : devant un commissariat un petit garçon rend à un policier une montre gousset qu’il a trouvée dans la rue. L’image doit bien dater du siècle dernier : les enfants portent des sarraus et le policier des guêtres. Puis la maîtresse demande d’ouvrir les livres de calcul. Jusqu’ici le silence régnait dans l’assistance attentive. Mais là, l’idée de faire du calcul n’enchante pas tout le monde, et Minette en premier lieu. On entend un bourdonnement de mécontentement. Madame Blond ne dit rien. Minette déteste le calcul presque autant que la petite peau du lait. Les chiffres ne sont pas ses amis, ils se mélangent, s’entremêlent, s’additionnent sans son consentement ou se soustraient à son attention. Que vient faire une virgule entre un zéro et un deux, elle s’est échappée d’une phrase de l’énoncé du problème ? Et ce gâteau qu’il faut partager d’abord en deux puis en trois puis encore et encore… s’il n’est pas assez grand maman en fera bien un autre !
Minette s’endort presque en suçotant son porte-plume. Madame Blond s’est assise à son bureau et Jocelyne est sur l’estrade, c’est elle qui résout le problème devant la classe. Minette l’admire, ses cheveux sont raides comme des bâtons, dorés et brillants, pas besoin de queue de cheval, ils ne sont pas indisciplinés comme les siens. Et son regard ! Un regard si clair, plein de gentillesse. « Elle sourit, pourtant c’est difficile ce qu’elle fait ! », se dit Minette. La maîtresse la remercie et la félicite et Jocelyne retourne à sa place. Minette regarde l’horloge au dessus du tableau, c’est bientôt l’heure de la récréation, la petite et la grande aiguille se sont rejointes sur le 10. Mais Minette entend son nom, c’est la maîtresse qui l’invite à prendre la place de Jocelyne sur l’estrade. Minette déteste aller au tableau. Toutes les autres la regarde, la décortique comme une noix et Madame Blond se moque parfois d’elle. Elle lui pose toujours des questions impossibles. Minette préfère déclamer des récitations qu’elle connaît par cœur et qu’elle dit avec le ton : « Le loup et l’agneau » par exemple. Elle prend une toute petite voix pour mimer le malheureux agneau qui finira dans la gueule du loup à la grosse voix. « Le dormeur du val » est sa préférée. Elle pense au pauvre garçon et à ses deux trous rouges au côté droit. Elle a fait une belle illustration sur son cahier : un soldat est allongé dans un prairie verdoyante, de son flanc, un long fil au crayon rouge s’écoule. Mais Minette s’est trompée de côté, elle confond souvent la gauche et la droite. Pour l’heure, elle est en mauvaise posture, la maîtresse lui fait faire une division à trois chiffres et elle a très peur de s’emmêler dans les retenues. Madame Blond lui a dit qu’elle devait « tomber juste » et Minette sent bien qu’il va y avoir « un reste » ! Mais on frappe à la porte de la classe. Sans attendre de réponse, Madame Fleury - la directrice - y pénètre d’un pas décidé. Les élèves se lèvent d’un bloc ; des règles et des gommes chutent, des chaises grincent et des cartables se renversent. Madame Fleury fait un geste de la main et la classe s’assied. La directrice parle en aparté avec Madame Blond qui acquiesce d’un mouvement de tête. Puis elle sort en souhaitant une bonne journée aux fillettes disciplinées. La maîtresse ne dit rien, elle tape juste dans ses mains et invite la classe à sortir dans le calme pour la récréation.
Sauvée ! Minette se dit qu’elle a eu beaucoup de chance de ne pas avoir à terminer cette terrible division. Elle enfile son manteau et sa cagoule et sort dans la cour en criant, libérant ses petits poumons de tout ce silence forcé.
Le froid mord les joues et s’en rassasie. Des jeux s’organisent : des chats perchés, des tournois de cordes à sauter ; des balles de mousse et des élastiques sortent des poches. Des groupes de trois filles accrochées par les bras avancent à cloche-pied en criant et en riant fort. Minette ne fait partie d’aucun groupe, elle rejoint Jocelyne qui grelotte sous le préau..
-On joue à la maîtresse ? demande Jocelyne.
-Oh oui !!!
Minette est ravie.
Le jeu consiste à arpenter la cour et à faire semblant de discuter des élèves, du programme de calcul ou de français, tout comme le font les maîtresses. D’ailleurs celles-ci sont deux à surveiller la cour ce matin : Madame Blond et Madame Casadesus. Malgré le froid, elles ne portent que leur gilet sur les épaules, accroché par le bouton du haut. Madame Casadesus sort de temps à autre un petit mouchoir blanc brodé et s’essuie le bout du nez. Elles parlent avec animation et de la fumée blanche s’échappe par volutes de leur bouche. Madame Casadesus a souvent un peu d’encre rouge comme du sang au bout des doigts, c’est une chose qui impressionne terriblement Minette. Madame Casadesus fait la classe aux plus grands, Minette sait qu’un jour elle sera son élève et ça l’effraye un peu. Il paraît qu’elle est très sévère. Jocelyne très imprégnée de son rôle de maîtresse, gronde deux petites de cours préparatoire qui arrachent des pousses fraîchement plantées par le jardinier. Minette en rajoute un peu : « Ah, ces enfants, dit-elle en soupirant sur le ton de Madame Blond, elles ne respectent rien ! ». Madame Casadesus frappe dans ses mains et les jeux s’arrêtent progressivement, les rangs se forment, les balles retrouvent leur place au chaud dans les poches, les élastiques aussi. Les cordes à sauter sont pliées soigneusement et nouées, jusqu’à la prochaine récré.

 

jeudi, 13 décembre 2007

Journée d'enfance

Journée d’enfance - Extrait
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La voix câline de maman : « réveille-toi petite fille, dehors le soleil brille ». Elle chantonne :
« paresseuse fille qui sommeille encore,
déjà le jour brille sous son manteau d'or ».
Au coin des yeux : des grains de sable rapportés des plages de ses rêves. Minette baille fort et quelques larmes affluent. Assise au bord du lit, dans son pyjama de pilou, ses pieds ballottent, pas décidés à se poser au sol. Il fait froid, une envie de retourner sous les couvertures mais maman arrive, dans les mains : les vêtements du jour. D’abord dans la salle de bain, un grand coup de gant de toilette sur la figure comme le coup de langue d’une lionne à son lionceau. Maman aide à enfiler les petits bras dans les manches du pull. Il gratte un peu contre la peau tendre. Des collants de laine bleue et la robe chasuble, les chaussures si compliquées à lacer et la voilà habillée. Maman l’assoit sur un pouf entre ses jambes pour coiffer ses longs cheveux. Les coups de brosse font si mal qu’ils lui arrachent le cœur : « ne bouge pas, dit maman, tu es pleine de nœuds ! ». La queue de cheval est faite, pas un cheveu ne dépasse, ils sont bien ramassés, tirés en arrière.

Un bol de lait l’attend, elle n’aime pas le lait, elle déteste la petite peau qui s’est formée sur la surface, c’est une chose dégoûtante qui lui donne la nausée. Elle la retire avec la cuillère et boit avant que maman ne la gronde. Elle préfère et de loin la tartine ; parfois, maman y rajoute une cuillérée de cacao en poudre qui fait une sorte de pâte avec le beurre. Puis brossage de dents et départ ! La cagoule gratte les joues et le cache-nez étouffe un peu. Les gants sont accrochés au manteau. Pour ne pas les perdre. Elle perd souvent ses affaires et maman se fâche. Elle va toute seule à l’école, elle n’est pas très loin. En route, elle rencontre Jocelyne, une amie. Jocelyne elle aussi est emmitouflée. Elle sourit. Jocelyne sourit toujours. C’est une bonne élève, elle a souvent le tableau d’honneur.  Minette ne brille pas à l’école. La maîtresse, Madame Blond l’appelle l’abeille, parfois la guêpe, elle dit : « Minette s’est mise au fond de la classe, pas folle la guêpe, comme ça elle peut dormir tranquille ! ». Madame Blond aime bien Minette malgré tout, « Elle est très irrégulière, a-t-elle dit à maman, elle est capable du pire comme du meilleur ». Mais Minette s’en moque, elle fait ce qu’on lui demande et pas plus. Le plus elle le garde pour rêver. Madame Blond l’a mise au premier rang près de la fenêtre « pour qu’elle suive ». À Minette, ça lui va. Parce que par la fenêtre, elle voit les arbres de la cour : un cerisier japonais qui fleurit des milliers de dragées roses au printemps et un peuplier, son complice à l’heure de la récré. Mais aussi, par la fenêtre, elle entend le vent, ses confidences, ses colères, ses chants l’hiver lorsque tout le monde est au chaud dans la salle de classe et que Madame Blond parle et parle encore.

mercredi, 31 octobre 2007

Je boite 3

 


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J’ai toujours boité. Du plus loin que je revienne. Ma mémoire parfois me joue des tours, c’est elle qui boite. Je n’ai qu’un souvenir sur deux. Petite fille je sautais à la corde sur une jambe, j’étais la risée des écoliers. Mais à la marelle, à cloche-pied, j’étais la reine. Imbattable !

Goéland mon frère, comme toi je marche de guingois mais je vole haut et avec grâce. Enfant je flottais dans les airs seule la nuit lorsque tout dormait : seuls les yeux de l’espoir entrevoient dans l’obscurité. Adieu ma patte folle, mes ailes m'entraînais vers les cimes, je survolais les champs libérés du laboureur au repos, les mers aux vaisseaux engourdis, les forêts obscures en éveil nocturne. D’un battement de cils je pouvais saluer les étoiles. Les baisers de la lune se fichaient à mon front. Je planais à l’envers du temps.

Aujourd’hui, on me trouve pensive, éthérée. On me dit ailleurs, je ne sais où dans les nuages. On me pense originale et singulière, je ne dis que ce que je vois pourtant. Une vache a mugit dans ma bouteille de lait, une sirène a chanté dans l’aquarium. Je sais, je boite mais je ne vous trouve pas bonne mine.

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