dimanche, 17 mai 2009
Mafia Vodka

-Non !
-Et pourquoi non ?
-Parce que tu m’exaspères !
-Tiens, voilà un argument en béton !
-Écoute, arrête ! Tu m’exaspères, tu m’e-xa-spères, tu comprends ? Qu’est-ce qui t’échappe dans le mot « non » ? Le principe de la négation ? Tu veux que je te l’écrive ? Que je te fasse un dessin ? Que je t’explique sa fonction grammaticale ?
Il est sorti en claquant la porte. Pour lui, c’était elle la plus exaspérante des deux. Pour la énième fois elle avait refusé de lui prêter de l’argent. Ça allait se payer, tout se paie dans la vie !
« Petit con ! Il va me bousiller la porte. »
La teinture posée sur sa chevelure, elle s’observait dans le grand miroir du salon. Ah, la cruauté de ces glaces sans âme ! De vraies putes ! Elles regardent et renvoient les images de tout le monde et de n’importe qui avec une belle indifférence ! Elle ne pouvait pas le nier, son visage avait quelque chose de tordu, comme si toute la partie droite tombait, s’affaissait en boule de cire fondue !
Elle trouvait qu’il exagérait vraiment ce frère immature et inconscient. Il venait de lui faire le coup de la mafia russe le pourchassant. Mafia qui menaçait de lui couper la main gauche et le pied droit, - pour équilibrer, ils avaient dit. De plus, il savait bien qu’il ne fallait rien lui demander lorsqu’elle faisait « sa couleur » !
Elle, autrement dit « la grande sœur », en avait assez de ses magouilles, de ses lourdes pertes au jeu, ses dépenses somptuaires dès qu’il était amoureux ! Et quand il n’avait plus un rond, il s’adressait à qui ce grand benêt de Frédéric ? À leurs parents ? À ses si chers amis ? Non, il allait directement, et sans passer par la case « départ », voir sa grande sœur Gisèle.
Sa vie à elle ? D’une tranquillité, d’un calme, d’un ennui ! Vie qui contrastait violemment avec celle de bâton de chaise de son frère. Mais là, c’était trop, la coupe était pleine. Elle s’était laisser abuser jusqu’à aujourd’hui, par faiblesse, fini !
Le minuteur couina pour indiquer que le temps de pause était achevé, mais elle avait du mal à détourner son regard du reflet que lui renvoyait le maudit miroir. Qu’avait donc son visage ? Ses traits n’étaient pas extrêmement réguliers ni beaux, mais là elle se trouvait carrément moche. Elle se rinça les cheveux abondamment, fit un shampoing appliqué, enveloppa ses cheveux fraichement teints dans une serviette et se réinstalla devant le miroir : « Mais c’est quoi cette tête ? C’est pathétique ! ». Elle se trouvait moche, mais très moche, ses sourcils étaient épais, son nez enflé, un léger duvet au-dessus de la lèvre - auquel elle n’avait jamais fait attention - s’imposait. Gisèle ouvrit la serviette qui retenait ses cheveux : « Nom de nom ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? ». La teinte n’était pas du tout celle escomptée, sa chevelure dense arborait un jaune pisseux. Elle se précipita dans sa chambre et se regarda dans la psyché. Elle lui renvoya une image encore plus pitoyable que le miroir de la salle de bain. Gisèle n’avait jamais été vraiment belle, mais là ! Elle tenta de sourire, mais on sentait dans ce rictus la volonté farouche de ses traits de lutter contre l’apesanteur. Avec ses yeux de cocker, elle aurait fait pleurer mère Térésa ! Comme pour conjurer cette soudaine prise de conscience d’une laideur inconnue, elle couvrit son visage d’un masque à l’argile.
Et tandis qu’elle s’abimait dans des océans de contemplation désespérée, le téléphone sonna. Elle n’entendit même pas la première sonnerie. Ce n’est qu’à la quatrième qu’elle réagit. Comme le masque de boue verte qu’elle venait de s’appliquer commençait à durcir, elle eut un mal fou à prononcer un allo convenable.
-…lo ?
-Pas trrrop tôt ! Gisèle Lepoix ?
-hummm…
-Ici la mafia rrrusse.
-…
-Écoutez-moi bien : si vous ne nous remettez pas la somme de 50 000 €, nous exécutons Frrrédérrric Lepoix. C’est bien votre frrrèrrre ?
C’était une voix légèrement voilée, relevée d’un accent étrange entre …. l’espagnol et le… russe !
-Merde la boue a éclaté ! C’est malin ! Arrête tes conneries Frédo, je t’ai déjà dit que je ne te prêterai pas cet argent…
-Écoute ma poule, tu fais ce que tu veux avec ta boue, mais moi je ne plaisante pas ! Ton frrrèrrrot, il est là juste à côté de moi et lui non plus il n’est pas en trrrain de rrrigoler. Tu veux que je te montrrre ?
Il y eut un blanc suivi d’un cri terrifiant. L’homme reprit le combiné :
-Alors la grrreluche, tu as entendu ton frrrangin comme il chante bien ? Tiens, je te le passe, il va te dirrre…
-Gisou, par pitié, Gisou, fais ce qu’ils te demandent, si tu savais ce qu’ils viennent de me…
-Ça y est ? Convaincue ? avait repris la voix. Bon, je te rrrappelle pour te donner mes orrrdrrres.
La « mafia russe » raccrocha et Gisèle, tremblante s’assit sur une bergère, des plaques d’argile trop sèche se détachaient de son visage. Ça ne se voyait pas comme ça, mais Gisèle était livide.
Elle se débarbouilla en vitesse et s’habilla promptement. On ne sait jamais, et si tout cela était vrai, Fredo était assez stupide pour se fourrer dans des embrouilles invraisemblables. Nerveuse, elle prit en main le téléphone, de manière à l’avoir en permanence près d’elle au cas où. Elle se dit que ses considérations de tantôt sur son physique ingrat étaient des futilités au regard des événements actuels. Au fond d’elle et sans se l’avouer vraiment, elle se sentait excitée et était un peu reconnaissante à son petit frère de lui faire (enfin) vivre une aventure, quelque chose de palpitant dans sa vie de pauvre cloche moche et sans intérêt.
Le téléphone ringa (le mot n’existe pas, mais elle le trouva beau). La même voix voilée.
-Alorrrs la sista’, on est davantage en condition pour écouter les miennes ?
Le type rigola franchement de son bon mot. « Tant mieux, se dit Gisèle, un homme qui rit est un homme qui n’a pas de mauvaises intentions. » Elle se rassurait comme elle pouvait.
-Laissez mon frère tranquille, s’entendit-elle dire d’une voix un peu chevrotante.
-C’est ça ! Et sinon quoi ? Tu vas le dirrre à la maîtrrresse ? Écoute poufiasse, voilà comment J’AI décidé que ça allait se passer. Tu connais ce bistrrrot « Le Narval » à l’angle de la rrrue des Voiles et du boulevarrrd Serrrgent ?
-Heu oui, je vois…
-Tu descendrrras dans les chiottes, ce soirrr à 18 h tapantes, tu m’entends bien ? Tapantes j’ai dit et tu déposerrras les biftons dans le cabinet du milieu, sous la cuvette. T’as tout bien comprrris petite babouchka ?
-Oui j’ai tout bien compris, mais je trouve que pour un russe vous avez l’accent de Belleville.
-On t’a pas demandé mon currrriculum, rrrépète ce que je t’ai dit si t’as comprrris !
Gisèle avait compris. Sentant confusément qu’il vaudrait mieux être discrète, elle mit un tailleur bleu nuit, attacha ses cheveux jaunes dans un foulard à la Grace Kelly et mit des lunettes de soleil malgré le temps brumeux. À la banque, la guichetière qui l’avait reconnue lui demanda comment allaient ses problèmes de varice et lui délivra une liasse de billets qu’elle ne recompta pas. 50 000 €, ils étaient gourmands ces russes ! Elle voyait s’envoler les économies qu’elle avait fait pour sa prochaine voiture.
Arrivée au Narval, le patron la regarda en travers. C’est vrai qu’elle manquait un peu de naturel avec son accoutrement, on aurait Dupont et Dupond arrivant en terre étrangère.
-C’qu’on lui sert à la p’tite dame ?
-Heu un cognac siouplait !
-Dans une tasse ou au bol ?
-…
-Nan, je plaisante, un cognac un !
Elle qui voulait passer incognito ! Toute la salle riait. Elle jeta quand même un petit regard circulaire, se disant que s’il y avait des russes, ça devait bien se remarquer. Ils porteraient une chapka ou boiraient de la vodka, au pire danserait le kasatchok ou jouerait de la balalaïka, enfin un truc du genre. Mais là, rien. Juste un type s’excitant sur un jeu électronique, un couple d’amoureux qui se léchait la pomme, quelques habitués refaisant le monde en râlant de ne plus pouvoir s’en griller une en buvant un demi. Rien que de très normal.
Elle avala son cognac d’un trait, c’est comme ça que les gens le buvaient lorsqu’ils étaient sous le coup d’une émotion, enfin c’est ce qu’elle avait bu dans un film. Elle regardait sa montre fébrilement et demanda l’heure trois fois au patron que ça commençait à agacer.
-Faut changer la pile, la p’tite dame !
Elle se dit que si Frédo avait des ennuis, c’était bien de sa faute, ce qu’elle avait pu être égoïste ! Elle se détaillait dans un miroir pendant que son frère se faisait tailladé par un… un… un russe ! Bon sang, mais pourquoi elle l’avait envoyé sur les roses ce matin ? Quand leur mère était allée refaire sa vie avec un pilote d’avion turc, elle lui avait bien promis de s’occuper de son petit frère ! La voilà qui manquait à sa parole.
-18 h !
-Hein ?
-Il est 18 h, lui dit le patron du bistrot, vu que vous me demandez l’heure toutes les 5 minutes, je vous avise qu’il est 18 h !
-Merci monsieur.
Elle paya et demanda la direction des WC.
-C’est comme le Port Salut c’est marqué dessus, lui dit le patron en lui indiquant le néon.
Elle descendit prudemment, l’escalier était sombre. Soudain elle s’arrêta net, non pas que l’odeur ammoniaquée du pipi l’incommoda, mais un choix qu’elle n’avait pas prévu de faire s’offrit à elle.
« Qu’est-ce qu’il a dit ? Toilettes filles ou toilettes hommes ? »
Elle opta pour les toilettes hommes qui, par chance, étaient vides. Trois cabinets, comme des cabines d’essayage. Elle sortit de son sac une poche plastique prisunic et la posa délicatement au pied de la cuvette de faïence qui, soit dit en passant, était un peu ébréchée.
« Mon Dieu, se dit-elle, et s’ils lui avaient vraiment coupé un pied et une main ? Je ne m’en remettrais jamais ! »
Elle remonta vers le bar, ignorant si elle devait rester ou partir. Les ordres du ravisseur n’étaient vraiment pas clairs. Dans les films les gens savent très exactement ce qu’il faut faire, ils n’ont pas besoin de noter l’adresse ou le numéro de téléphone, elle était bien incapable dans la panique de se souvenir de quoi que ce soit, elle, elle avait tout écrit sur son bloc d’une main tremblante, « Narval », cabinet du milieu…
Dans l’incertitude, elle alla s’asseoir sur une banquette dans le fond dans la plus grande discrétion.
-On remet ça ma p’tite dame ? cria le patron.
-Hein ?
-Un autre cognac ?
« Une fois de plus c’est raté pour la discrétion », se dit Gisèle. Elle avala d’un autre trait le liquide doré et se sentit un peu pompette : « manquerait plus que je sois beurrée ! ».
Elle attendit quelques instants scrutant le petit escalier menant aux toilettes, mais aucune activité de ce côté-ci. Un type passablement éméché que tout le monde appelait Jojo en lui tapant sur l’épaule, avait bien tenté une approche vers la descente aux cagoinces, mais le patron l’en avait dissuadé :
-Eh Jojo, t’en va pas me dégueulasser mes cabinets, la Jeanine elle a eu du mal à récupérer les carreaux la dernière fois, tu te souviens quand t’as voulu nous repeindre les murs…
-Ça va, répondit le Jojo en question, je me retiendrai jusqu’à la maison, t’es pas un marrant Marcel !
Gisèle avait tremblé que le type un peu crasseux du nom de Jojo descende dans les toilettes et trouve les 50 000 € emballés par prisunic. Il aurait fallu qu’elle l’accompagne pour surveiller et ça, elle n’y tenait pas vraiment. Elle attendait un signe de la mafia russe qui ne venait pas.
Au bout de longues minutes d’attente, un type est entré au Narval, il a salué la compagnie est s’est assis un peu à l’écart. La cinquantaine un peu bedonnante, il n’était pas sans charme et Gisèle réajusta son foulard et son soutien-gorge. Un vieux beau comme ça, ça pouvait être intéressant. Puis elle s’en voulu, réalisant que c’était peut-être lui la mafia russe ! Elle se cala sur son siège lorsqu’elle le vit prendre la direction des toilettes. Avec quelques enjambées de distance, elle lui emboita le pas. Il entra dans les cabinets garçons, elle le suivit. Mais au lieu de se rendre dans celui du milieu, il alla faire son besoin dans celui du fond.
Dépitée, Gisèle fit semblant de se laver les mains. Le type tira la chasse et passa devant elle en la toisant. Il remonta, elle remonta aussi.
Le bonhomme s’approcha du bar et dit assez haut pour que tout le bistrot entende :
-Dis-donc Marcel, je ne savais pas que t’avais repris du service comme taulier, t’as embauché de nouvelles putes ? La prochaine fois choisis-là un peu plus jojo.
Il retourna s’assoir et sortit son journal. Gisèle, rouge de honte reprit son poste d’observation sur sa banquette. Marcel s’approcha d’elle et lui chuchota :
-Heu ma p’tite dame, c’est pas que vous gêniez, mais si vous êtes d’un commerce douteux, je vous prierez d’aller l’exercer ailleurs, moi ça fait 20 ans que je suis rangé des voitures et j’ai pas du tout envie d’avoir des ennuis avec les poulets de la mondaine. Je vous serez reconnaissant de bien vouloir prendre vos clics et vos claques et de fichez le camp de mon honnête établissement. Vous inquiétez pas, le cognac il est pour moi.
Dans l’incapacité de lui expliquer le pourquoi du comment, Gisèle, plus piteuse que jamais prit son sac et sortit. Il n’était pas question de rester à attendre sur le trottoir, se faire prendre pour une pute une fois dans la journée, c’était bien suffisant comme ça. Elle se dit que la mafia russe arriverait bien à la joindre chez elle et elle décida de rentrer dans ses pénates.
Aucune nouvelle de son frère toute la soirée. Elle ne dormit pas de la nuit et le lendemain matin elle se dit qu’elle aurait peut-être intérêt à avertir la police malgré les injonctions des ravisseurs. Elle pensa qu’il vaudrait mieux attendre le lendemain. Elle fit bien. Elle se préparait un thé à la rose – il y avait deux jours qu’elle ne marchait plus qu’à ça – lorsque le téléphone sonna.
-Gisèle, c’est toi ? C’est moi !
-Moi ? Moi qui ?
-Ben Frédo quoi, ton frère !
-Ils… ils t’ont relâché ?
-Ben oui !
-Et tu vas bien ?
-Ben oui !
-Et tu es où ?
-C’te question, ben je suis à Paris. Je t’appelais pour te dire que tout va bien, que les russes ont bien trouvé ton paquet et ils ont même dit que même si t’étais moche comme un cul, c’était un vrai plaisir de traiter avec toi. Bon je te laisse ma Gisou, j’ai un avion à prendre. T’en fais pas pour moi, je te rappelle dès que je reviens.
Gisou sentit le rouge de la colère lui monter aux joues, Frédo s’était bien moqué d’elle, lui et sa mafia russe. Il y avait forcément des complices dans ce maudit bistrot Narval. Frédo il payerait à son retour. Sûr qu’il ne manquerait pas de l’appeler pour lui taper un peu d’argent !
Tout le Narval allait lui rendre gorge pour l’humiliation, la peur, et ses économies envolées, à elle : Gisèle Lepoix, laide et malheureuse, ordinaire et sans vie. Gisèle-la-poisse, Gisèle-la-poire, Gisèle-la-nouille, Gisèle-sans-couille qui se laisse avoir par la fripouille, Gisèle-l’inquiète qui rêve de voir une quéquéte.
Folle furieuse, elle se dirigea tout droit vers l’armurerie Deschamps « Armes en tout genre », prête à tout, prête à un massacre, à laisser son nom dans les annales du crime, elle voulait tout descendre au Narval. Elle voulait tout descendre tout court. Elle se voyait une mitraillette à la main arrosant de pruneaux bien salés l’assistance moqueuse du troquet, russe ou pas, elle était prête à tout dégommer.
Rue du Sergent, juste avant l’armurerie Deschamps « Armes en tout genre » et le Narval où riaient encore Jojo-pompette, Marcel-sournois et autres ennemis à abattre, au 39 rue du Sergent très exactement, se tenait l’agence Maarive spécialisée en voyages vers la Polynésie. Juste au moment où, d’un pas plus qu’alerte, Gisèle passait devant sa porte vitrée, sortit un homme qu’elle fit, bien involontairement, trébucher et qui s’étala de tout son long sur le pavé. Gisèle-soupe-au-lait oublia toute sa rancœur envers l’humanité et se précipita vers le type affalé par sa faute.
-Je vous demande pardon, Monsieur, je suis si maladroite, s’écria Gisèle-la-désolée.
Le bonhomme se releva en époussetant son costume trois pièces.
-Ne vous excusez pas jolie madame, tout est rrrééllement de ma faute, dit-il avec un joli accent slave.
« Jolie madame ! Ce type est aveugle, se dit Gisèle, quelle aubaine ! »
Il l’invita à boire un verre au Narval proche afin de se remettre de leurs émotions. Lorsque Marcel vit entrer la jeune femme il la montra du coude à Jojo :
-Tiens, c’est notre cliente, elle a réussi à lever un pigeon !
Le russe s’appelait Sergueï et entre lui et Gisèle, ce fut immédiatement le coup de foudre. Sergueï qui venait de conclure quelque affaire juteuse lui proposa de partager le voyage qu’il prévoyait de faire du côté des îles, « là-bas », montra-t-il vaguement du doigt.
Bien sûr, elle oublia toutes ses velléités de vengeance et accepta avec joie, se disant que c’était une chance pour elle que les hommes du grand froid avaient d’autres canons de beauté que ceux vivant sous nos latitudes. Ils partirent bras dessus bras dessous vers des cieux toujours bleus… enfin c’est ce qu’on croit, parce que selon d’autres sources, peu fiables il est vrai, Gisèle serait devenue une marraine de la mafia russe, Elle se ferait nommer à présent la grande Catherine !
Michèle Menesclou
11:56 Publié dans Les petits papiers | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
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samedi, 19 avril 2008
Riverside
J’habite de ce côté : vers le sud, là où le soleil charme les voyageurs. Je suis de ce bord, celui où rien ne pousse quand vient la mousson. Ici les femmes sont graciles d’avoir faim, les enfants ont le ventre gros, comme le cœur. Les hommes sont de jeunes vieillards et ne connaissent pas le repos. Dès que la taille de leurs os le leur permet, ils descendent le long de tunnels creusés dans la terre. Ces galeries sont des boyaux si fins que parfois certains galibots restent coincés et meurent étouffés avant qu’on puisse leur porter secours. J’habite un endroit où même la musique des jours de fête est triste et silencieuse. Ici nos pierres brillent de mille éclats mais nous n’en profitons pas. Elles seront mises au cou de précieuses femmes que nous ne verrons jamais. De ce côté du fleuve, nous ne rions pas, notre rive est à l’ombre de la vie. Un jour, un jour comme aujourd’hui, ou demain peut-être, avec pour seul bagage mon bâton, avec pour seule richesse les cals de mes mains, je traverserai le fleuve et j’irai sur cette autre rive, celle où les hommes vivent en humains.
c Michèle Menesclou (Extrait de la Revue DiXit)
17:18 Publié dans Le fleuve | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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mardi, 15 avril 2008
Un pain d'enfance
Si l’homme était un aliment, il serait le pain. Je suis issue d’une longue lignée d’adorateurs du pain. Lorsque j’étais enfant, s’il n’y avait pas de pain à table, le repas était morose, d’ailleurs, je ne me souviens pas qu’il n’y ait jamais eu de pain. On en achetait deux, un qu’on était sûr de grignoter en le rapportant de chez le boulanger et l’autre qui devait trôner à table. On dit « le pain », mais il y a tellement de différentes sortes de pain. J’avoue que nous avions une préférence très nette pour la baguette parisienne que papa nous rapportait parfois lorsqu’il revenait du travail, notre banlieusard de boulanger ne savait faire que du gros pain honnête et roboratif. Je ne dirai pas la couleur blonde de la croûte, le croustillant, la mie comme une chaire tendre et salée, je ne dirai pas le bien-être provoqué par la satiété à chaque bouchée. Le pain remplit, il emplit l’estomac et diffuse une onde de bonheur dans tout le corps jusqu’au cœur. Chez moi et depuis très petite, j’allais acheter le pain. Maman mettait une grosse pièce de vingt centimes et une plus petite de dix dans une main : « ça c’est pour le pain », dans l’autre elle ajoutait une pièce de dix centimes et en refermant mes petits doigts elle ajoutait « et ça c’est pour toi ». Pour moi ça signifiait une friandise, une boule de coco, un malabar, un serpent de guimauve surmonté d’une vraie bague, une boîte de réglisse en poudre qui faisait tousser, des nounours en chocolat. Mais ma vraie récompense, c’était lorsque je m’asseyais au bord du soupirail, juste là devant l’antre du boulanger et que je le regardais fabriquer son pain, l’allongeant, l’effleurant de son couteau pour entailler la croûte, l’enfournant sur sa longue spatule de bois. Le pain est humain, nous le mangeons comme un frère bienfaisant.
17:07 Publié dans Les petits papiers | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
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samedi, 12 avril 2008
Le blues de la caissière du Franprix
C’est samedi soir, il est 19 heures 30, le Franprix va fermer ses portes. Les derniers clients se bousculent vers les caisses, le jeune bobo, sa bouteille de rouge à la main, étiquette prestigieuse, la mère de famille qui a oublié d’acheter sa brique de lait, un pauvre type dépenaillé qui tient fermement un saucisson d’une main et une boîte de haricots cuisinés de l’autre. Ce n’est plus l’heure des « gros caddys », ceux remplis à ras bord : les caddys de la femme pressée qui fait le plein pour sa semaine. Les attardés, ceux qui ont oublié le pain, le morceau de fromage, un tube de dentifrice, une bouteille de « Four Roses » ou les biscuits apéritifs pour les copains qui ont prévenu à la dernière minute de leur venue, ce sont eux qui font la fermeture.
Elle est derrière sa caisse, toute la journée, elle a entendu le « bip » mille fois répété de l’article passé sur le lecteur de codes barres. Sa tête résonne comme une cloche –bip, bip- ses pieds sont gonflés à force d’être restée debout à recharger les rayons, ses yeux sont rouges sous les néons violents du plafonnier, elle en a dit des « bonjour », des « merci », elle en a fait des sourires, elle en a donné des prix, des renseignements sur la provenance des avocats, la contenance des cageots de clémentines. Elle est vidée la caissière, éreintée, elle n’a pas eu le temps de penser aujourd’hui, et c’est tant mieux ! Elle a recommencé des centaines de fois les mêmes gestes mécaniques, son esprit est resté en stand-by, ses yeux ont regardé sans voir, elle a entendu sans vraiment écouter, ses mains ont travaillé pour elle sans rien demander à personne. Ce soir elle est vidée, en retirant sa blouse ce soir elle réalise qu’elle n’a pas pensé de la journée. Pendant que Djamel baisse le rideau de fer dans un bruit d’apocalypse, sa mémoire se remet à fonctionner et son cœur se serre, ses yeux se cernent brutalement, sa bouche pâteuse réussi juste à dire : « ‘soir », elle enfile son blouson change ses ballerines pour des santiags et déguerpit.
Dehors, il fait déjà nuit et elle n’a rien vu de la journée : « tiens, il a plu », elle se dit en regardant le trottoir miroir. Il faisait déjà nuit quand elle est rentrée dans le magasin ce matin, il était 8 heures. La pellicule a défilé sans elle. Elle file comme un bas, d’un pas pressé et s’enfonce dans la bouche du métro, ça sent la pisse, la sueur, les parfums, c’est l’haleine du métro. Ça se bouscule là-dedans, ça se presse, c’est samedi soir, ça rigole, ça se palpe, ça se renifle, ça se regarde dans les portières, ça lit, calé sur les strapontins, ça met les pieds sur les banquettes, ça regarde le plan, ça évalue le nombre de stations qui restent, ça pique les porte-monnaie, ça pique un roupillon, ça fait la manche, ça fait le spectacle, ça joue de la guitare, ça chante : « Les amants de saint jean », et la rame traverse des tunnels obscurs, Dubo, Dubon, Dubonnet… Quand la lumière revient, les portes s’ouvrent et le flux se déverse et un autre paquet d’âmes apparaît. Elle a le blues la caissière du Franprix. Ce soir les métro peuvent bien caramboler, elle s’en fiche, elle a le blues la caissière du Franprix. Elle s’appuie contre le carreau crasseux et se prend à rêver, c’est pas parce qu’on n’en a pas les moyens qu’on ne peux pas rêver. Elle aimerait passer un samedi tout entier, serrée-collée contre son « petit loup », à danser en amoureux devant la fenêtre de sa chambre au dernier étage de l’immeuble miteux dans lequel elle loge. Oui, une danse en amoureux sur « How deep is the ocean », le piano leur mettrait des étoiles dans les yeux. Alors, le ciel serait bleu comme sous les tropiques, le plafonnier serait leur soleil, elle enverrait bouler la caisse, les étiquettes et le tapis roulant où se déverse toute cette nourriture qui lui file la nausée. Tout nus, ils se rouleraient sur le tapis turc et s’aimeraient tout le samedi.
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samedi, 01 mars 2008
L'extraordinaire histoire d'Augustin Pépin -Genèse d'un héros
A 21 ans, majeur et adulte, il se fit engager comme reporter dans un journal de sa région. Ce ne fut pas sans mal, son allure d’éternel adolescent n’avait pas inspiré confiance à Jehan Bichut, rédacteur en chef du « Soir ». Mais Augustin était un jeune homme pugnace et était décidé à exercer coûte que coûte le métier qu’il s’était choisi : journaliste. Sa soif de découverte du monde serait-t-elle un jour étanchée par l’exercice de cette profession ? Il en était persuadé. Il partit en Inde et rencontra un petit homme anorexique. Il s’avéra que sa rencontre allait être le déclencheur de sa carrière puisque son interlocuteur devait changer la face du monde : interview exclusive de Gandhi par Augustin Pépin. Cela lui valut la reconnaissance de ses pairs et surtout celle de Jehan Bichut qui l’engagea définitivement. Le jeune homme voyagea dans les régions les plus reculées de la planète et revint à chaque fois avec des documents sensationnels ne manquant pas de marquer les esprits de ses congénères.
C’est à 30 ans, plus juvénile que jamais qu’il fit les rencontres qui allaient bouleverser son existence. La première s’était présentée sur quatre pattes en la « personne » d’un chien de race indéterminée pour lequel Augustin eut un vrai coup de foudre et qu’il nomma Émile, en souvenir de son petit compagnon d’enfance. Pour la deuxième, les choses avaient été moins évidentes. Il en avait rencontré des bourlingueurs, des aventuriers de toute espèce, mais le plus incroyable fut bien ce marin original et alcoolique traînant dans les bars et menant son bateau à la ruine. L’échange humain fut fabuleux : Augustin sauva le capitaine de son penchant fatal et ledit capitaine lui appris, en retour, la vie en mer, sa rudesse, la promiscuité avec des hommes bourrus et crus, chantant Valparaiso et jurant comme on respire. Les deux hommes s’étaient trouvés et n’étaient pas prêts de se séparer. Ils parcoururent le monde, du Tibet à l’Afrique et croisèrent l’existence de scientifiques, de bandits et de génies. La meilleure amie de madame Pépin mère, une cantatrice fameuse, tenta de détourner le jeune Augustin de ses penchants naturels pour les hommes, mais sans y parvenir. C’est ainsi que Pépin et le marin finirent leur vie, heureux et coupés du monde dans un château dont le capitaine avait hérité. Augustin mourut le premier à un âge fort avancé, laissant un capitaine désespéré. Du moins de mauvaises langues ont dit qu’il s’était consolé avec le majordome.
C’est ainsi que prend fin le récit de la véritable histoire d’un homme hors du commun : Augustin Pépin dit Tintin.
©Michèle Menesclou
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