mercredi, 07 mai 2008

Sans titre de gloire ni décoration

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Il faut ouvrir nos âmes pour qu’elles s’imprègnent des couleurs du monde. Il faut préférer à la foule chantant le bras levé, un enfant dormant les poings fermés. Il faut faire de nos ennemis les alliés de demain en reniant le mépris en tendant les deux mains. Il faut perdre le temps de regarder, de contempler, laisser aux saisons le loisir d’exister. Il faut réhabiliter la lenteur, le droit au retard, revendiquer la possibilité du décalage. Il faut dans le présent chercher la réponse de demain. Il faut voir avec nos mains, nos oreilles, retrouver les instincts. Il faut faire la nique à la camarde. Il faut laisser agir le hasard, il faut laisser agir les regards. Il faut passer sous les ponts comme l’eau et remonter le temps, pour retrouver les petits ruisseaux qui forment les torrents. Il faut laisser aux ciels torpides les oiseaux s’envoler dans des silences de coton. Il faut chercher, dans les nervures des feuilles d’automne, à lire des lignes de vie. Il faut dans le crépuscule de l’hiver voir l’aube du printemps. Il faut savoir être ironique sans être persifleur tout le temps, se moquer sans railler. Il faut écouter la ville et la sentir palpiter, s’en faire une amie et la respirer. Il faut chanceler de bonheur aux échos de SA voix au bout du fil, être dans tous ses états. Il faut savoir détester, crier s’emporter et rire aux éclats de sa stupidité. Il faut imaginer, rêver, croire et tomber sans craindre de ne pouvoir se relever. Et croire encore. Il faut jouer avec les cartes qu’on a en mains, même si ce n’est pas un brelan d’as, ni une paire ni un carré. Il faut mettre le feu aux idées pour en faire des pensées. Il faut, au fond du puits, mettre des lunettes noires pour ne pas avoir peur et y voir clair. Il faut, en pleine lumière, faire face au soleil sans se brûler les yeux. Il faut humblement reconnaître son mérite. Il faut avec fierté exhiber ses faiblesses. Il faut tirer le rideau sur les mauvais souvenirs et se souvenir des après-midi rideaux tirés. Il faut pleurer quand on est triste sans craindre d’être jugé.


Il faut, il faudrait.

 

Michèle Menesclou

dimanche, 23 mars 2008

Eternité

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Dieu regarda les hommes et s’étonna, Lui qui ne s’étonnait plus de grand-chose : « Je leur ai offert le temps et ils n’ont fait que le partager, le répartir, le diluer, le délayer jusqu’à le perdre ». Et Il s’arrêta car Il manqua de vocabulaire pour formuler Sa pensée, ce qui n’était guère courant parce que les pensées, Il les possédait toutes, quant aux mots, Il avait l’habitude de jongler avec, c’est avec eux qu’il avait créé l’univers entier.

« Je n’ai fait que séparer la nuit du jour, le jour durant entre deux couchers de soleil, eux se sont ingéniés à le couper, le recouper et le découper encore. Je leur ai donné le temps avec la promesse de l’éternité et pourtant ils courent, ils courent les hommes. Ils ne le prennent pas le temps. » 

 Il n’y avait pas vraiment de colère dans Sa voix, mais un peu de ressentiment et beaucoup d’incompréhension.

À ce moment-là, un petit angelot voletant autour du créateur lâcha un vent céleste très parfumé. « Contrôle-toi Éole, s’impatienta Dieu mi-énervé, mi-amusé, tu vois bien que je suis en pleine réflexion ! »

L’ange ajusta son aura et, un peu vexé, s’en alla voler un peu plus loin.

Satan qui ne traînait jamais bien loin de Dieu-le-Père et de ses Elohims s’approcha intrigué. Il y avait bien longtemps qu’il ne l’avait pas vu aussi songeur. « Tiens, dit-il aux diablotins qui l’accompagnaient, le Vieux radote encore ! ». Il s’approcha de quelques années-lumière pour mieux entendre.

« Moi qui ais l’éternité devant moi, reprit Dieu, tous les séraphins et autres  purs esprits qui emplissent notre Eden, savons qu’il est inutile de compter le temps

« Nous en parlons à notre aise, l’interrompit Satan à l’affût. Pour nous le temps est une notion qui se fond dans l’infini, moins on maîtrise et plus on compte. Les hommes sentent les choses leur échapper et tentent de mettre le temps en équation. ». Puis il se mit à rire, à rire à gorge diabolique déployée.

Dieu ne l’entendit pas de cette oreille et demanda :

-C’est de Moi que tu t’amuses ainsi ? 
-Je n’oserais, répondit le maître des abîmes, je ne ris pas de toi, mais des hommes, tu leur as donné le temps et moi je leur ai mis le feu aux fesses !

 

©Michèle Menesclou (Extrait de Contes-minute)